Suppositions machinales et conventions sociales

Les gens assument toujours qu’ils connaissent leurs proches. Qu’ils le sauraient si ça n’allait pas bien, si ces personnes avaient un mal de vivre. Qu’ils auraient détecté ce qui ne va pas, ou ce qui n’allait pas. Et si une personne qui leur est chère se fait du mal, disparaît de leur vie, ou commet un acte irréparable, ils ne veulent pas admettre qu’ils ont été aveugles. Ils se disent qu’ils la connaissaient, que ce n’est pas logique car la personne qu’ils croyaient connaître n’aurait jamais agi de la sorte.

Ils disent que c’est impossible, peu importe la raison évoquée :  Cette personne était épanouie, joviale, avait des amis, était heureuse en couple, avait un emploi qu’elle adorait. Il pensent qu’ils auraient su que ça n’allait pas bien, que cette personne en aurait parlé avant ou aurait montré des signes de sa détresse intérieure. Ils pensent tellement bien connaître cette personne et croient que celle-ci se serait sûrement tournée vers eux si quelque chose allait mal dans sa vie.

Arrêtons de nous leurrer. Malgré tous les dons de lecture de l’esprit des autres qu’on croit avoir, on ne sait JAMAIS ce qui se passe dans l’esprit d’une personne, même si on la connaît de très près. Même si on l’a élevée. Même si on a grandi ensemble. Même si on est son amoureux ou son ami intime. On ne se l’admet pas facilement, mais beaucoup de choses qu’on croît connaître des autres sont basées sur des suppositions.

Au-delà du « Comment ça va? » machinal et de sa réponse toute aussi machinale, qu’y a-t-il derrière les yeux des personnes qui se croisent? On se pose mutuellement la question par politesse, puis on se retourne automatiquement la même réponse polie. Car bien sûr, les conventions sociales généralement acceptées dictent non seulement quelles questions il sied de poser; elles prescrivent également les réponses socialement appropriées. Il ne faudrait pas – toujours selon ces mêmes conventions sociales qui nous ont été inculquées depuis longtemps et que nous perpétuons – que nous ennuyions l’autre par une réponse différente de ce qui est attendu! Et pourtant…

Quels sentiments, quelles émotions se cachent derrière les barricades de la bienséance automatique? Et si la personne à qui nous aurions demandé un « Comment ça va » automatique, par politesse, si cette personne réussissait à rassembler tout son courage pour nous répondre « Ça ne va pas du tout »? Serions-nous prêts à accueillir sa réponse? Serions-nous prêts à lui poser les questions qui lui permettront d’exprimer véritablement son ressenti? Serions-nous prêts à l’écouter avec empathie et sans jugement?

Je ne dis pas qu’il faudrait cesser de demander aux autres comment ils vont. Mais au lieu de leur poser une question teintée de convention, nous pourrions poser une question empreinte d’intention et d’ouverture face à l’autre. Alors peut-être s’ensuivra-t-il une conversation riche et authentique. Peut-être qu’on saura pourquoi l’autre personne va bien et qu’on apprendra à mieux se connaître. Peut-être qu’on tendra une perche à une personne qui vit un moment difficile et a besoin de parler à quelqu’un. Peut-être rien de tout cela. Mais on a plus de chance d’y arriver en posant nos questions avec intention plutôt que par convention.