Récidivistes de la performance

Un fléau invisible frappe la population depuis plusieurs années, emportant au passage des victimes, souvent elles-même invisibles. Faisant également des victimes collatérales : familles, conjointes et conjoints, enfants, collègues. Toutes des victimes d’un paradigme systémique, un vrai partenariat public-privé, qui les gruge de l’intérieur. S’il n’est pas traité, le paradigme de la performance entraîne même parfois une mort tragique. Mais le plus souvent, il transforme graduellement les victimes en personnes éteintes, qui répètent jour après jour une routine qui les ronge lentement.

Victimes, mais à la fois bourreaux, autant pour elles que pour les autres, se transformant souvent – inconsciemment – en complices. Des victimes qui, suite à un réveil brutal et une certaine prise de conscience, sont poussées à réintégrer le paradigme et consentent à recommencer, malgré le stress et la fatigue accumulées.

Stress qu’on leur apprend à « gérer » à travers des programmes de retour au travail qui n’ont pour but que de réparer rapidement les engrenages brisés et les replacer dans la machine. Au lieu d’enseigner aux gens à prendre soin d’eux-mêmes, on leur enseigne la « résilience « . Quelques sessions en psychologie ou en travail social, pour leur donner les fameux « trucs » pour gérer leur stress, ces coups de baguettes magiques et pansements qu’on croit capables de guérir des blessures profondes de l’âme, puis on reprend le boulot.

Un peu de repos, une certaine compassion pour quelques rares chanceux qui travaillent dans une boite où la culture organisationnelle est empreinte d’un regard empathique. Mais pour la vaste majorité, on leur dit de prendre le temps de prendre soin d’eux-mêmes mais de se dépêcher de revenir au travail.

Puis ça recommence. On reprend notre place dans la machine et on recommence le boulot où on l’avait laissé. Parfois on est chanceux, le pansement tient le coup et on fait un bout. On se dit qu’on a eu un bon réveil, puis qu’on va dorénavant faire plus attention et «écouter les signes». Mais au fond de soi, on se sent plus fragile qu’avant.

Et puis il y a le fameux regard des autres. On a flanché une fois, on les a laissés tomber, alors on ne sait pas trop sur quel pied danser. On est sur nos gardes. Le commentaire empreint de compassion d’un patron ou d’un collègue est-il sincèrement bienveillant? Et que pensent les autres qu’on n’entend pas parler? C’est facile de se mettre à douter, même dans une organisation qui se dit ouverte et humaine. Alors on a beau se dire qu’on veut faire attention mais c’est plus fort que nous. On ne veut pas décevoir, on se dit qu’il faut se reprendre et se montrer à la hauteur.

Peu à peu, le même pattern recommence à prendre forme. Les bonnes résolutions de prendre soin de soi et de s’écouter s’estompent dans notre mémoire. Avant on n’osait pas dire non, donc maintenant il faut le faire encore moins. Alors on récidive : On persiste et on maintient le rythme, on l’accélère parfois, encouragé par les bons mots et soutenu par ces « trucs » qui nous font tenir le coup. On veut se montrer loyal et « résilient ».

Parfois on tient le coup. Quelques mois, quelques années, plus longtemps peut-être. On ressent toujours une certaine appréhension, mais on se dit qu’il faut payer les factures, le logement, l’automobile, que les vacances vont finir par arriver, que la retraite n’est pas si loin. Et si tout va bien, ça peut aller. On ne baigne pas dans le bonheur mais bon, ça va. On continue.

Au fil de la récidive on se remet à vouloir performer. On poursuit les efforts, on teste de plus en plus notre esprit « reconditionné ». On se répète qu’on ne peut pas flancher une seconde fois. On se dit qu’il faut montrer notre résilience et notre dévouement envers l’organisation, qui a déjà été si patiente et compréhensive la première fois. On se dit qu’il ne faut surtout pas abuser du « système » et des bonnes grâces de notre employeur.

Mais une blessure à l’âme n’est pas comme un os fracturé qui se ressoude plus solidement au fil du temps. C’est plutôt comme une pièce de métal qui a déjà plié : On peut lui redonner sa forme, mais l’endroit où le métal a plié reste plus fragile malgré les apparences. Une fois blessé, l’esprit reste fragile si on en n’a pas bien pris soin. Mais on persiste néanmoins; si des obstacles surviennent on baisse la tête (jusqu’à se la mettre dans le sable parfois) et on continue.

Jusqu’à ce qu’un jour un événement, anodin ou grave, vienne faire basculer le fragile équilibre qu’on avait réussi à retrouver. Parfois c’est la même chose que la première fois, que ce soit une surcharge de travail, un projet additionnel, une semaine difficile au boulot, un patron exigeant. Parfois l’événement n’a rien à voir avec le boulot. Une maladie d’un proche (même bénigne), un conflit interpersonnel, une chicane de couple, des problèmes que les enfants vivent à l’école.

On ne se l’avoue pas, mais on est plus fragile qu’avant. On ne s’en rend pas compte, mais notre entourage également. La souffrance se ressent et la fatigue est présente chez notre conjointe ou conjoint, chez nos enfants aussi. Ils vivent notre souffrance par procuration. Pas étonnant qu’il arrive que les signes de notre propre épuisement viennent d’eux.

On n’y échappe pas, la seconde chute finit par survenir. On se serait cru endurci depuis la première, mais ça fait mal. Ça fait même encore plus mal, car on s’était dit qu’on allait faire attention, qu’on allait utiliser les « trucs », qu’on allait voir les signes, qu’on allait être plus indulgent envers soi. En plus du sentiment d’avoir encore échoué, le sentiment de culpabilité est donc plus profond que la première fois.

La première fois nous étions une victime, prise au piège des attentes (imposées par le « système » et/ou par soi-même) et du paradigme de la performance. Mais cette fois-ci, malgré un premier épisode d’épuisement, on a continué et au final on a repris la même recette. On est devenu complice, que ce soit par excès de zèle répété ou par omission de réagir à des signes qu’on aurait maintenant du reconnaître.

Le paradigme de la performance est un cycle. On recommence tant qu’on le l’a pas réellement traité en profondeur. Chaque histoire est différente, mais au fil de ma propre expérience et de discussions avec des personnes m’ayant confié leur passage au travers d’épisodes de fatigue ou d’épuisement professionnel,  je vois toujours un fil conducteur commun : Le désir de performance au travail – et dans toutes les sphères de nos vies – est ancré dans nos habitudes et trop souvent porté à outrance. Tellement que malgré les avertissements répétés et les chutes déjà subies, nous persistons et récidivons.

De plus, la façon dont l’aide est apportée (lorsqu’on finit par rassembler le courage de la demander et/ou de l’accepter) est souvent inappropriée et parfois même contre-productive pour favoriser une véritable remise sur pied. Elle a même l’effet pervers de nous faire passer du rôle de simple victime au rôle de bourreau-victime. Nous devenons des récidivistes de la performance.

Cela se poursuivra tant que nous ne deviendrons pas sincèrement indulgents; envers les autres bien sûr, mais d’abord et avant tout envers nous-mêmes. S’il serait normal que nous portions assistance à une amie ou un ami qui vit des difficultés personnelles, que nous lui offrions notre aide avec compassion et ferions notre possible pour s’assurer que cette personne aille vraiment mieux, il devrait être normal que nous le fassions également si cette personne est nous-même.